L’entreprise française d’agroalimentaire a été victime, au printemps, d’une compromission par ransomware. Mandaté par son assurance, Intrinsec est venu à la rescousse.
Compte-rendu par Valery Marchive d’une gestion de crise qui n’arrive pas qu’aux autres.
[En direct des Assises de la Sécurité.] Le 15 avril, Fleury Michon publiait un communiqué indiquant que ses systèmes informatiques avaient « été touchés par un virus informatique. Par mesure de précaution, l’ensemble des systèmes ont été déconnectés, pour éviter la propagation. Les usines, ainsi que notre unité logistique, ont été mises à l’arrêt jeudi dernier, 11 avril, à 14
Anne Michel, directrice organisation et systèmes d’information de Fleury Michon, aurait pu espérer une prise de fonctions plus calme : elle est arrivée à ce poste deux mois plus tôt. Le 11 avril, elle est prévenue à 7 h du matin, par un appel du responsable de la sécurité qui parle d’infection virale. Elle pense d’abord santé de ses équipes. Mais non, il s’agit d’un maliciel.
Et les circonstances ne sont pas des plus favorables. À l’époque, le responsable de la sécurité n’est même pas RSSI à 100 %, simplement à quart temps. Ce sont les vacances scolaires. Les équipes ne sont pas encore habituées à leur nouvelle cheffe. Et les procédures d’alerte ne sont manifestement pas pleinement au point : l’infection a été découverte vers minuit. Le directeur des infrastructures a été prévenu, mais il n’était pas immédiatement joignable, et il aura donc fallu attendre plusieurs heures avant qu’Anne Michel ne soit informée.
Toutefois, comme elle le souligne, de premières mesures avaient été prises immédiatement : l’accès à Internet avait été coupé et les applications avaient été arrêtées, par précaution. Mais rapidement, une attaque est soupçonnée. En accord avec le directeur de la production et de la logistique, des applications supplémentaires sont arrêtées. Le directeur général convoque alors la cellule de crise pour 10 h. Mais tout le monde s’active très vite en amont de cette réunion.
À 9 h, le directeur financier a déjà contacté l’assurance qui mandate un prestataire. Anne Michel a tenté de joindre directement l’Agence nationale pour la sécurité des systèmes d’information (Anssi), en vain. Le directeur général appelle le préfet de la Vendée qui demande que l’Anssi entre en contact avec Anne Michel. Ce qui est fait rapidement et contribue à faire baisser la pression.
À 10 h, la cellule de crise est donc réunie, avec directeur général, direction financière, direction de la santé alimentaire, direction industrielle, et Anne Michel. Le fait qu’il s’agit d’une attaque cyber est acté, de même que la méconnaissance de sa portée à ce stade. La communication réglementaire commence à être préparée. Il faudra aussi prévenir les banques, et surtout les clients pour les informer que les flux d’EDI et les interfaces applicatives sont coupés. Sans compter les directions des usines et des centres logistiques pour expliquer la situation et la manière de communiquer, car tant la production que l’expédition se retrouvent brutalement à l’arrêt. Les membres de la cellule de crise feront le point toutes les quatre heures.
À 11 h, Cyrille Barthelemy, patron d’Intrinsec, prend contact. Les grandes lignes du plan d’action sont lancées et une équipe constituée d’une dizaine de personnes est envoyée en Vendée : il faut trouver l’origine de l’incident et reconstruire. Et cela alors même que les documentations ne sont pas accessibles. L’approche retenue consiste à déployer en 24 h une petite base de centre opérationnel de sécurité (SOC) pour gagner de la visibilité, démarrer une première bulle de confiance, et la faire grossir graduellement. La surveillance permettra d’arrêter tout ce qui aura été relancé, mais présentera un comportement suspect. Au total, ce sont tout de même 8 To de données à analyser, 220 machines à couvrir, des points de réplication du trafic réseau à mettre en place, etc. Une source virale inconnue a pu être identifiée rapidement.
Rapidement, un constat s’impose : toutes les applications majeures fonctionnaient sur des serveurs affectés. Les usines et la production ont été coupées par prudence, mais leurs systèmes opérationnels ne sont pas touchés.
Il faut pouvoir décider vite de la marche à suivre, car l’entreprise, qui travaille avec des produits frais, ne peut pas rester trop longuement à l’arrêt. Et il faut lutter aussi avec ceux, en interne, qui seraient tentés de retrouver une connexion à Internet avec leur smartphone.
Le choix est donc fait de donner la priorité à la logistique afin de pouvoir vider l’entrepôt et de pouvoir le remplir à nouveau. L’application dédiée est reconstruite avec deux postes de travail, afin de pouvoir gérer les expéditions. Dans les usines, deux salles blanches sont mises en place pour remonter leurs applications et permettre aux équipes locales de travailler avant de pouvoir remonter les liens. Les applications de robotiques sont relancées directement.
En fait, il n’a fallu que trois jours pour remonter la logistique. Et quand Fleury-Michon rendait public l’incident, il relançait en fait sa production, grâce aux salles blanches. Du point de vue des métiers, la crise était finie deux semaines plus tard.
Un type d’attaque qui peut arriver à d’autres
Tout est parti d’un service RDP exposé sur une machine virtuelle hébergée sur Azure, comme il y en a tant, et détourné par une attaque en force brute. De là, il ne s’est rien passé pendant 10 jours. La phase de reconnaissance du système d’information a alors commencé – en remontant le VPN utilisé pour relier le SI local au cloud public de Microsoft. Des rebonds sur trois serveurs, en RDP en encore, ont pu être identifiés. Leur VLAN était accessible depuis le VPN. Le ransomware a ensuite été déployé via Psexec sur 220 machines, pourtant isolées sur un VLAN dédié. Enfin, l’outil Mimikatz a été mis à profit pour récupérer des identifiants avant de lancer le chiffrement du serveur identifié comme patient 0 de la crise.
Mais il a fallu rétablir la confiance, notamment vis-à-vis des partenaires. Là, les efforts de communication et de transparence ont joué un rôle important. D’ailleurs, d’anciens collaborateurs, ayant appris l’incident par ailleurs, ont proposé leur aide. À l’instar de partenaires. La prise de contact d’Intrinsec, en direct, avec l’un des principaux distributeurs, a également aidé à élever dès le départ le niveau de confiance. Des marqueurs ont également été partagés.
Du point de vue de la direction de l’organisation et des systèmes d’information, la sortie de crise a attendu le mois de juillet. Mais Anne Michel n’occulte pas quelques mois de traîne. Plus de 800 tickets ont été traités. Pendant pratiquement 12 jours, jusqu’à plus de 100 personnes ont été mobilisées 24 h/24. La fatigue, morale comme physique, était là.
La gestion de l’expérience a été engagée dès le mois de mai, afin d’identifier ce qui avait fonctionné ou pas, ainsi que les pistes d’amélioration. La partie industrielle/logistique en ressort comme particulièrement bien gérée, associée de près dès le début. Les choses sont moins flatteuses pour la partie administrative. Jusqu’en juin, des rumeurs circulaient sur l’origine réelle de l’incident. Pour Anne Michel, ces collaborateurs sont restés trop dans le flou.
Et puis, alors que les équipes informatiques sont massivement internes, certains n’ont pas compris pourquoi il était fait appel à des ressources externes. Certes, avec le recul, l’incident a été l’occasion de mesurer le niveau de compétence des équipes et de leur capacité de mobilisation, des personnes « qui ont véritablement sauvé l’entreprise », mais durant la crise elle-même, Anne Michel souligne qu’il ne faut surtout pas oublier le management des hommes.
Le principal enseignement qu’elle retire de cette crise est qu’il convient de revoir les plans de continuité de l’activité, qui se sont avérés inadaptés à une crise de cybersécurité. Comme le soulignait récemment dans nos colonnes Jérôme Saiz, dans un tel cas, il faut prendre en compte la question de la confiance que l’on peut accorder à ses outils et à son infrastructure.
La problématique Assurance et Cyber risques qui fait l’objet de nombreux articles dans la presse me fait penser aux difficultés rencontrées face à ce que l’on appelait les nouveaux risques (1990-2003). D’un côté, les compagnies d’assurances étaient plus réticentes à prendre en charge les risques industriels et les nouveaux risques, notamment de réputation. De l’autre les grandes entreprises à l’égard des compagnies d’assurances préféraient gérer elles-mêmes leurs risques. Cette nouvelle logique de transfert du risque a été l’un des points d’ancrage historique de la gestion des risques. Dans notre ouvrage sur la Fonction Risk Manager, Nicolas Dufour et moi-même reprenons les propos d’un Risk Manager qui nous disait : » Il existe un trou énorme entre la protection incendie proposée par les compagnies d’assurances et ce dont nous avons besoin… Quand je suis arrivé dans l’entreprise (1994), je me suis aperçu que l’objectif est la sauvegarde de l’outil de production… La perte d’exploitation est énorme, jusqu’à X millions d’euros, on achète une assurance incendie. Au-delà on achète de quoi remettre la machine en route. » N’en est-il pas de même avec le cyberrisque ? La gestion des risques transversale et la Fonction Risk Manager sont au premier plan.
Ci-dessous un premier article sur ce sujet : le point de vue d’une juriste
Assurance et cybersécurité : pourquoi c’est encore flou pour les entreprises
LE CERCLE – La fréquence des attaques informatiques a nettement augmenté au cours des dernières années. Toujours plus agressives, elles soulèvent de nombreuses questions quant aux couvertures d’assurance permettant aux entreprises de s’en prémunir et d’y faire face.
Notre société, dominée par une digitalisation croissante et une forte dépendance aux systèmes informatiques, s’expose chaque jour davantage au risque cyber, que l’incident soit le fait d’un salarié ou d’une attaque par un tiers.
Les célèbres attaques Wannacry et Not Petya ont entraîné par ricochet une augmentation corrélative du taux de souscription des contrats d’assurance cyber, passant ainsi de 26 % en 2016 à plus de 50 % en 2019, bien que certains spécialistes pensent que cette augmentation est en partie le fruit de l’entrée en vigueur récente du Règlement général sur la protection des données personnelles (RGPD).
Toutefois, on continue de penser que le risque cyber est à la limite de l’assurabilité. Il est vrai que l’assureur se heurte à une absence d’antériorité sur ce risque récent, ce qui aggrave la difficulté de pouvoir adapter la capacité d’indemnisation avec une prime adaptée. Sans méthode d’analyse du risque fiable et sans enregistrement systématique des incidents cyber, les contours de ce risque restent flous et dont les conséquences à l’échelle mondiale paraissent incontrôlables.
Des polices dédiées aux cyber risques
Au-delà de la difficulté de définir une méthode actuarielle fiable, il faut nécessairement appréhender le risque de façon globale car il implique de facto l’ensemble des acteurs d’un même écosystème. Certains y voient là une nouvelle application de la «sécurité interdépendante» développée en matière de terrorisme.
Face à cette situation, certains assureurs ont préféré maintenir leurs polices traditionnelles, de sorte que bien que non identifié dans la police, ce risque «silent cyber» serait pris en charge, comme le piratage de données bancaires des utilisateurs d’un site internet ou de pertes d’exploitation consécutives à un incident cyber intentionnel ou non. Cela s’est parfois accompagné d’une simple augmentation des lignes existantes ou de la souscription d’avenants.
Les polices «tous risques sauf» présentent également un intérêt pour les PME qui sont souvent démunies face à un risque qu’elles ne peuvent correctement appréhender, dès lors qu’à défaut d’exclusion expresse des dommages causés par un virus, ces polices devraient pouvoir être actionnées en cas d’incident cyber.
De façon générale, on reproche tout de même à ces polices d’aboutir à des situations de cumuls de garanties ou d’assureurs, génératrices de complexité souvent au détriment de la bonne résolution de l’incident cyber.
D’autres assureurs ont fait le choix de développer un produit cyber, impliquant un accompagnement en amont de l’assuré pour définir le niveau de protection attendu et devant être maintenu par ce dernier, puis en aval lorsque l’incident survient pour l’aider à affronter la crise et restaurer son système d’information à l’aide de spécialistes missionnés en urgence, y compris le week-end.
Plusieurs limites
Pour séduisantes qu’elles soient, ces polices dédiées sont encore jugées peu claires avec des exclusions bloquantes comme les conséquences de l’atteinte à l’image et à la réputation de l’entreprise pourtant souvent mises à mal en cas de cyber incident.
On regrette aussi que ces polices ciblées demeurent trop génériques, sans réelle adaptation au profil de leur assuré, selon qu’il est une société du CAC 40 ou une PME. A cet égard, les réassureurs joueront certainement un rôle important, puisqu’ils réclameront de leurs clients assureurs d’être en mesure de détailler l’exposition spécifique au risque cyber pour accepter de réassurer.
En outre, même en cas d’amélioration notable des polices, les entreprises n’auront-elles pas toujours cette réticence à partager avec les assureurs des informations jugées confidentielles ou relatives au niveau de protection réelle de leur système informatique ?
L’Etat n’aurait-il pas ici un rôle à jouer dans l’évaluation de ce risque et la collecte des données liées aux incidents cyber ? Certains voient d’ailleurs dans le RGPD un moyen réel de constituer une base de données des incidents cyber qui touchent les entreprises en Europe.
En conclusion, les assureurs sont aujourd’hui contraints de développer des produits d’assurances efficaces et simplifiés sauf à laisser croître un marché parallèle de prévention et de gestion du risque cyber emmené par des prestataires de sécurité cyber ou même le laisser s’échapper au profit d’entreprises pionnières du CAC 40 qui mettent à disposition des obligations dédiées émises sur le marché des capitaux.
Emmanuèle Lutfalla, avocate, co-fondatrice et associée du bureau parisien de Signature Litigation.