Pour terminer le mois d’octobre consacré à la cybersécurité, je vous propose après des articles sur l’identification de ce risque puis sa quantification, un article consacré à la mise en place de plans d’actions (étape 4 de la démarche de gestion des risques).
Chez Rémy Cointreau, agilité rime avec sécurité
Le groupe de spiritueux, avec ses sites de production et de ventes disséminés partout dans le monde, offre une cible de choix pour les cyberassaillants. Rémy Cointreau a ainsi mis en place des solutions de sécurités des données.
Chez Rémy Cointreau, la menace cyber est prise très au sérieux. Il faut dire que, avec des sites de production disséminés un peu partout dans le monde (Angers, Cognac, Barbade, l’Ecosse, …) et des équipes de ventes et de marketing en Chine, aux Etats-Unis ou encore au Japon, le groupe de spiritueux, dont l’origine remonte à 1724, s’est internationalisé au fil des années . Ce qui en fait aussi une cible potentielle pour des cyberassaillants. Il affiche aujourd’hui un chiffre d’affaires de 1,2 milliard d’euros par an et compte près de 1.900 salariés. « Nous sommes une entreprise internationale, nous ouvrons ou fermons des filiales régulièrement, nous devons donc avoir une organisation très agile », souligne Xavier Leschaeve, responsable de la sécurité des systèmes d’information (RSSI) du Groupe Rémy Cointreau.
Recours aux outils collaboratifs
Enclenchée à son arrivée, en 2015, la transformation numérique a d’abord consisté à basculer les données du groupe – ventes, marketing, financières… – dans des clouds sécurisés : Amazon, Azure, Google . « Il n’y a pas de données clients hormis nos bases CRM », précise le RSSI. Une transformation digitale qui s’est également traduite par le recours à des outils collaboratifs (Box et Office 365) pour que tous les salariés puissent travailler ensemble d’où qu’ils se trouvent.
Quid de la cybersécurité ? « En arrivant [NDLR – en provenance de la sécurité Groupe de l’assureur Axa], j’ai mis en place des solutions de sécurité évoluées, explique Xavier Leschaeve. On a réalisé un vrai bond technologique, en ayant notamment recours à des outils EDR, Endpoint Detection and Response, sorte d’antivirus de nouvelle génération, qui nous permettent de détecter les comportements anormaux, aidés également par notre prestataire SOC, Security Operations Center, qui assure la surveillance de nos alertes de sécurité. »
Fédération d’identité pour les salariés
Mais, ce qui fait la force du cloud, et des logiciels en tant que services (SaaS), à savoir la possibilité d’y avoir accès depuis l’extérieur, fait aussi leur faiblesse… C’est pourquoi, Rémy Cointreau a créé « une fédération d’identité » réunissant tous les accès pros d’un salarié, avec une double identification, à l’aide des téléphones mobiles de l’entreprise. « L’authentification forte, quand on travaille dans le cloud, c’est primordial, insiste Xavier Leschaeve. Cela évite notamment que les messageries soient piratées trop facilement. Ce qui reste un des points d’entrée privilégiées des pirates. » Et, d’ajouter « lorsqu’une personne quitte la société, on peut aussi lui retirer tous ses accès en une seule opération ». S’évitant ainsi les fuites d’informations vers la concurrence.
Mais, on a beau mettre tous les garde-fous, « Il y aura toujours quelqu’un derrière la porte », sourit celui qui siège aussi, depuis juin 2019, au conseil d’adminitration du Cesin, le Club des experts de la sécurité de l’information et du numérique. Ou ils essaieront de rentrer par la fenêtre… « Pour preuve, les récentes tentatives d’intrusion via Whatsapp ou LinkedIn qui sont apparues chez certains de nos membres », poursuit Xavier Leschaeve.
Sensibilisation et formation
Les clefs alors, toujours les mêmes, la sensibilisation et la formation des utilisateurs, notamment grâce au e-learning. « Et, à chaque fois que je vais dans une filiale, j’organise des rencontres avec les collaborateurs du site pour leur rappeler les risques, leur présenter les derniers menaces », poursuit le RSSI. Une sécurité de tous les instants qui passe aussi par la mise en place de Process métiers : « Au service comptabilité par exemple, on n’acceptera jamais de demandes de virement par téléphone ! » insiste-t-il.
Autre grand point de vigilance : les sites de production. L’informatique industrielle est, en effet, mise à jour moins régulièrement que celle de bureau, et les OS y sont souvent plus anciens. Rien d’étonnant donc pour le RSSI à ce que les « cryptolockers » ou autre « ransomwares » s’attaquent d’abord aux usines .
Fort heureusement, pour l’instant Rémy Cointreau a été épargné. « On a réussi à détecter et bloquer les tentatives à temps, souffle son RSSI. Mais, en ce domaine, vous ne m’entendrez jamais crier victoire ! »
Et, si jamais cela arrivait ? « Il faudra alors que nous soyons capables d’isoler chaque site, le plus rapidement possible afin d’éviter la contamination. C’est à cela que nous travaillons. » Car, même si la menace cyber évolue, les recettes restent finalement toujours les mêmes en sécurité informatique : « Mettre à jour, surveiller, ségréguer, et disposer de backup pour pouvoir réinstaller », conclut Xavier Leschaeve.
Stéphane CHARBEAU

La problématique Assurance et Cyber risques qui fait l’objet de nombreux articles dans la presse me fait penser aux difficultés rencontrées face à ce que l’on appelait les nouveaux risques (1990-2003). D’un côté, les compagnies d’assurances étaient plus réticentes à prendre en charge les risques industriels et les nouveaux risques, notamment de réputation. De l’autre les grandes entreprises à l’égard des compagnies d’assurances préféraient gérer elles-mêmes leurs risques. Cette nouvelle logique de transfert du risque a été l’un des points d’ancrage historique de la gestion des risques. Dans notre ouvrage sur la Fonction Risk Manager, Nicolas Dufour et moi-même reprenons les propos d’un Risk Manager qui nous disait : » Il existe un trou énorme entre la protection incendie proposée par les compagnies d’assurances et ce dont nous avons besoin… Quand je suis arrivé dans l’entreprise (1994), je me suis aperçu que l’objectif est la sauvegarde de l’outil de production… La perte d’exploitation est énorme, jusqu’à X millions d’euros, on achète une assurance incendie. Au-delà on achète de quoi remettre la machine en route. » N’en est-il pas de même avec le cyberrisque ? La gestion des risques transversale et la Fonction Risk Manager sont au premier plan.
Ci-dessous un premier article sur ce sujet : le point de vue d’une juriste
Assurance et cybersécurité : pourquoi c’est encore flou pour les entreprises
LE CERCLE – La fréquence des attaques informatiques a nettement augmenté au cours des dernières années. Toujours plus agressives, elles soulèvent de nombreuses questions quant aux couvertures d’assurance permettant aux entreprises de s’en prémunir et d’y faire face.
Notre société, dominée par une digitalisation croissante et une forte dépendance aux systèmes informatiques, s’expose chaque jour davantage au risque cyber, que l’incident soit le fait d’un salarié ou d’une attaque par un tiers.
Les célèbres attaques Wannacry et Not Petya ont entraîné par ricochet une augmentation corrélative du taux de souscription des contrats d’assurance cyber, passant ainsi de 26 % en 2016 à plus de 50 % en 2019, bien que certains spécialistes pensent que cette augmentation est en partie le fruit de l’entrée en vigueur récente du Règlement général sur la protection des données personnelles (RGPD).
Toutefois, on continue de penser que le risque cyber est à la limite de l’assurabilité. Il est vrai que l’assureur se heurte à une absence d’antériorité sur ce risque récent, ce qui aggrave la difficulté de pouvoir adapter la capacité d’indemnisation avec une prime adaptée. Sans méthode d’analyse du risque fiable et sans enregistrement systématique des incidents cyber, les contours de ce risque restent flous et dont les conséquences à l’échelle mondiale paraissent incontrôlables.
Des polices dédiées aux cyber risques
Au-delà de la difficulté de définir une méthode actuarielle fiable, il faut nécessairement appréhender le risque de façon globale car il implique de facto l’ensemble des acteurs d’un même écosystème. Certains y voient là une nouvelle application de la «sécurité interdépendante» développée en matière de terrorisme.
Face à cette situation, certains assureurs ont préféré maintenir leurs polices traditionnelles, de sorte que bien que non identifié dans la police, ce risque «silent cyber» serait pris en charge, comme le piratage de données bancaires des utilisateurs d’un site internet ou de pertes d’exploitation consécutives à un incident cyber intentionnel ou non. Cela s’est parfois accompagné d’une simple augmentation des lignes existantes ou de la souscription d’avenants.
Les polices «tous risques sauf» présentent également un intérêt pour les PME qui sont souvent démunies face à un risque qu’elles ne peuvent correctement appréhender, dès lors qu’à défaut d’exclusion expresse des dommages causés par un virus, ces polices devraient pouvoir être actionnées en cas d’incident cyber.
De façon générale, on reproche tout de même à ces polices d’aboutir à des situations de cumuls de garanties ou d’assureurs, génératrices de complexité souvent au détriment de la bonne résolution de l’incident cyber.
D’autres assureurs ont fait le choix de développer un produit cyber, impliquant un accompagnement en amont de l’assuré pour définir le niveau de protection attendu et devant être maintenu par ce dernier, puis en aval lorsque l’incident survient pour l’aider à affronter la crise et restaurer son système d’information à l’aide de spécialistes missionnés en urgence, y compris le week-end.
Plusieurs limites
Pour séduisantes qu’elles soient, ces polices dédiées sont encore jugées peu claires avec des exclusions bloquantes comme les conséquences de l’atteinte à l’image et à la réputation de l’entreprise pourtant souvent mises à mal en cas de cyber incident.
On regrette aussi que ces polices ciblées demeurent trop génériques, sans réelle adaptation au profil de leur assuré, selon qu’il est une société du CAC 40 ou une PME. A cet égard, les réassureurs joueront certainement un rôle important, puisqu’ils réclameront de leurs clients assureurs d’être en mesure de détailler l’exposition spécifique au risque cyber pour accepter de réassurer.
En outre, même en cas d’amélioration notable des polices, les entreprises n’auront-elles pas toujours cette réticence à partager avec les assureurs des informations jugées confidentielles ou relatives au niveau de protection réelle de leur système informatique ?
L’Etat n’aurait-il pas ici un rôle à jouer dans l’évaluation de ce risque et la collecte des données liées aux incidents cyber ? Certains voient d’ailleurs dans le RGPD un moyen réel de constituer une base de données des incidents cyber qui touchent les entreprises en Europe.
En conclusion, les assureurs sont aujourd’hui contraints de développer des produits d’assurances efficaces et simplifiés sauf à laisser croître un marché parallèle de prévention et de gestion du risque cyber emmené par des prestataires de sécurité cyber ou même le laisser s’échapper au profit d’entreprises pionnières du CAC 40 qui mettent à disposition des obligations dédiées émises sur le marché des capitaux.
Emmanuèle Lutfalla, avocate, co-fondatrice et associée du bureau parisien de Signature Litigation.