Les affaires et la règlementation. Enron…Wirecard.

Pourquoi le risque devient-t-il une variable centrale de la réflexion organisationnelle ?

Il le devient sous l’effet de cinq facteurs.

L’un de ces facteurs est l’actualité du risque et les affaires.

« Les scandales en série (Maxwell, 1991 ; Enron, 2001 ; Vivendi, 2002 ; Nike, 1990-2000) posent l’exigence de conditions nouvelles d’auditabilité du risque et de transparence. L’objectif est d’accroître la transparence et la fiabilité de l’information comptable et financière des entreprises. » En p.10 de l’ouvrage « La Fonction Risk Manager. Organisation, Méthodes et Positionnement », nous présentons de manière détaillée l’affaire Enron (2001).

https://www.la-librairie-rh.com/livre-entreprise/la-fonction-risk-manager-fris.html

Les réglementations qui ont suivi ces affaires (Turnbull Report…loi Sarbanes Oxley…) ont posé l’exigence de nouvelles conditions d’auditabilité du risque et de transparence.

Il y en a eu beaucoup d’autres affaires depuis…Wirecard est clairement l’un d’elles.

Le premier article ci-dessous présente les détails de ce que l’on peut appeler l’affaire Wirecard.

Le second présente les similitudes entre les affaires Enron et Wirecard.

Le régulateur et le cabinet d’audit au coeur de la tempête Wirecard

Comment une entreprise cotée en Bourse, valorisée à plus de 20 milliards d’euros, a-t-elle pu s’écrouler en deux semaines? Après l’arrestation de son patron, le scandale Wirecard place le gendarme financier allemand et le cabinet d’audit EY sur le banc des accusés.

Au lendemain de la demande de mise en liquidation de la fintech Wirecard, les interrogations pullulent quant à ce qui est déjà considéré comme un « scandale sans équivalent dans le monde de la finance », selon les termes du gouvernement allemand. Après avoir reporté la publication de ses résultats à quatre reprises, Wirecard a été contrainte d’admettre que quasiment deux milliards d’euros avaient tout simplement disparu, voire jamais existés. On soupçonne son désormais ex-patron, Markus Braun, d’avoir réalisé de fausses transactions avec des tiers afin de gonfler le bilan de l’entreprise dans le but de la rendre plus attractive pour les investisseurs.

« Comment une fraude aussi audacieuse n’est pas devenue apparente Wirecard est non seulement une société cotée en Bourse à Francfort, mais elle fait de plus partie du Dax, l’indice boursier allemand de référence et la vitrine de l’économie germanique. « Comment une fraude aussi audacieuse n’est pas devenue apparente plus tôt, devra faire l’objet d’une enquête », a estimé jeudi Olav Gutting, chef de groupe CDU/CSU au Bundestag. »La BaFin (l’autorité fédérale allemande de supervision financière, NDLR) devra également répondre à des questions. »

La BaFin ne pourra échapper à une sérieuse remise en question de ses méthodes de travail. Dans une lettre envoyée jeudi soir à Steven Maijoor, le président de l’Autorité européenne de supervision des marchés financiers (ESMA), la Commission européenne demande qu’une « analyse préliminaire » soit conclue « au plus tard le 15 juillet » quant au rôle de la BaFin dans cette débâcle.

Selon les résultats de cette enquête préliminaire, il pourrait y avoir une investigation complète conduisant à la remise d’un rapport par l’ESMA. Ce rapport énumérerait les lacunes de la supervision et donnerait des instructions au gendarme allemand de la finance pour introduire des réformes dans ses méthodes de travail.

Signaux d’alarme ignorés

Si le régulateur doit affronter le courroux du monde politique, c’est parce qu’il a été informé à plusieurs reprises d’irrégularités dans les comptes de Wirecard et de pratiques douteuses dans son chef. En 2015, déjà, le Financial Times (FT) publie une enquête intitulée « House of Wirecard » dans laquelle le quotidien suggère qu’il existe un trou de 250 millions d’euros dans la comptabilité de la fintech.

Un an plus tard, plusieurs vendeurs à découvert publient une enquête sous le pseudonyme de Zatarra dans laquelle ils accusent Wirecard de procéder à du blanchiment d’argent pour le compte de sites de poker américains. Informée des faits, la BaFin ouvre une enquête pour découvrir qui se cache derrière Zatarra, estimant que ses auteurs tentent de manipuler le marché. 

En janvier 2019, le Financial Times reprend ses investigations sur la fintech. Il découvre que son responsable pour la région Asie-Pacifique a fait usage de faux, blanchi de l’argent et falsifié des comptes. Quand la police de Singapour, où est basé le QG asiatique de Wirecard, perquisitionne les bureaux de l’entreprise, la BaFin réagit en empêchant les ventes à découvert sur l’action Wirecard, soulignant « son importance pour l’économie » et ouvre une enquête contre le FT, qu’elle soupçonne également de manipulation de marché.

Mea culpa

En réponse à une question parlementaire, le ministre allemand des Finances Olaf Scholz a indiqué que la BaFin avait mis plus d’un an pour se pencher sur les manipulations de marché dont était soupçonné Wirecard après le signalement d’un donneur d’alertes.

Le régulateur avait donc été avisé des faits, mais a préféré soit fermer les yeux, soit attaquer ceux qui avaient eu l’outrecuidance de dénoncer les actes frauduleux. Face à un tel constat, plusieurs députés ont demandé la démission du patron de la BaFin, Felix Hufeld.

Après quelques tergiversations, celui-ci a publiquement présenté ses excuses lundi. Il estime que la BaFin fait partie des institutions responsables de ce « désastre complet », en ayant failli à son rôle de supervision. Il s’est engagé à régler les manquements apparus dans le fonctionnement de l’autorité, mais a également tenté de faire porter le chapeau à d’autres, précisant que la direction de Wirecard ainsi que « plusieurs commissaires aux comptes » ont failli dans leurs missions.

Audit défaillant

L’attaque se dirige plus spécifiquement sur EY, l’un des quatre principaux bureaux d’audit et de conseil dans le monde. C’est en effet l’ancienne Ernst & Young qui auditait les comptes de la fintech allemande depuis 2011 et c’est elle qui a refusé ce mois-ci de les valider. 

« Une société cotée en Bourse doit en principe d’abord faire ses comptes en interne, ceux-ci sont ensuite approuvés par le conseil d’administration, avant de faire l’objet de l’analyse d’un réviseur. Ces comptes sont alors transmis avec le rapport du réviseur à l’assemblée générale, qui peut poser des questions avant de les approuver ou de les rejeter », explique Eric Steghers, directeur général de l’Institut des experts-comptables et des conseils fiscaux.

Le rôle du réviseur est ainsi de vérifier les comptes, pas de détecter les fraudes. « Les comptes doivent correspondre à une situation, c’est cela que regarde le réviseur. »

EY a eu le nez plongé dans le bilan de Wirecard pendant neuf ans. Le fait que le géant de l’audit dénonce aujourd’hui une fraude massive dans le chef de son client peut ressembler à une fuite en avant. « L’auditeur a failli, pas parce qu’il n’a pas découvert la fraude, mais parce qu’il est totalement passé à côté de l’essentiel dans les comptes », estime un ancien auditeur qui a passé plus de dix ans dans le secteur.

Image salie

« Plusieurs cas de figure peuvent se présenter, le plus grave étant une collusion entre le cabinet et l’entreprise« , pointe-t-il. Il se pourrait également que le commissaire aux comptes n’ait pas réalisé correctement sa diligence, ou qu’il ait réalisé son travail en toute bonne foi, mais que son client ait réussi à particulièrement bien maquiller sa fraude.

Ce vendredi, le FT révélait que EY n’avait plus demandé d’information à la banque de référence de Wirecard à Singapour depuis trois ans. L’établissement était pourtant supposé conserver un milliard de dollars de liquidités pour le compte de la fintech. Cette procédure de routine aurait permis de déceler la fraude très rapidement.

EY voit son image une nouvelle fois éreintée. Le cabinet, qui déclare poursuivre son travail sans faire de commentaire, traîne déjà quelques casseroles derrière lui. Le régulateur britannique, le Financial Reporting Council (FRC), enquête sur lui dans le cadre de l’affaire NMC Health, un groupe hospitalier parvenu à dissimuler les deux tiers de sa dette et par rapport au dossier de Thomas Cook, le voyagiste tombé en faillite l’année passée. EY est suspecté d’avoir manqué à sa mission dans les deux cas.

Il est encore trop tôt pour évaluer la puissance de l’onde de choc du scandale Wirecard, mais il semble certain que, tant les fintechs, que les régulateurs et les cabinets d’audit ne travailleront désormais plus de la même manière…

OLIVIER SAMOIS 

26 juin 2020 20:37

Enron. Le scandale, il y a 20 ans, était un parfait exemple de la matérialisation d’un énorme risque opérationnel (pour Enron, classé par Fortune le magazine « l’entreprise la plus innovante d’Amérique » entre 1996 et 2000) et du risque de réputation (pour leurs auditeurs, Arthur Andersen & Co., alors l’un des 5 grands cabinets d’experts-comptables), conduisant à l’effondrement des deux sociétés.

S’il est trop tôt pour connaître l’issue exacte de ce qu’on a appelé « l’Enron allemand » Wirecard impliquant, cet article revient sur les premiers indicateurs présentant des similitudes entre les deux scandales.

Wirecard, Enron et panneaux d’avertissement sur deux décennies.

L’auteur George Santayana a écrit: «Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le répéter.» Et Mark Twain a écrit: « L’histoire ne se répète pas, mais elle rime souvent ».

Pourrions-nous former un couplet d’Enron pour marquer le début du millénaire et Wirecard pour marquer la fin des années 2010?

Dans l’état actuel des choses, Wirecard s’annonce comme l’une des plus grandes fraudes financières depuis des années, établissant au moins quelques comparaisons avec Enron des décennies passées. Ce sont des industries différentes, bien sûr – Enron a fait sa maison (et sa tombe) dans l’énergie, et Wirecard est un processeur de paiements. Mais malgré les verticales disparates, certains des signes avant-coureurs font écho.

Prix ​​des actions de la fusée? Sûr. Il y a dix ans, les actions Wirecard se négociaient à un faible taux à un chiffre et atteignaient 200 euros en 2018. Les actions d’Enron ont culminé à environ 90 $ à l’été 2000, après avoir commencé l’année à environ 40 $.

L’augmentation rapide des cours des actions laisse présager de l’optimisme que l’horizon (et les bénéfices) restent clairs pour les entreprises.

Les deux entreprises ont promis de transformer leurs industries. Wirecard, axé sur les paiements en ligne, a créé ces dernières années Boon, un système de paiement par application mobile lié à l’Europe, et a proposé WeChat Pay aux marchands européens aussi récemment que cette année. Enron a mis le doigt sur tout, du gaz naturel aux réseaux Internet.

La sonnette d’alarme avait sonné pour les deux entreprises avant que les choses ne se déroulent. Pour Wirecard, les racines d’un examen plus approfondi de ce qui se passait dans les coulisses peuvent être retracées dans un article du Financial Times (FT) du début de 2019 qui disait que la société avait falsifié des documents liés aux activités asiatiques de Wirecard dans le but d’induire les régulateurs en erreur.

Une couverture plus tardive de l’année a indiqué que les résultats des filiales avaient été gonflés. Le New York Times a noté le 26 juin que les services de recherche sur les actions ciblant les vendeurs à découvert (qui parient que les prix vont baisser) signalaient que Wirecard était un «château de cartes».

Puis le ralentissement rapide – et l’insolvabilité. Enron a déposé son bilan en 2001 après que des irrégularités comptables ont fait surface; une grande partie des activités commerciales de la société – comptabilisées en tant que revenus et bénéfices – avait été réalisée par le biais d’entités ad hoc (où elle détenait des participations). Wirecard, selon FT en février 2019, s’était engagé dans un «round trip». Dans le cadre de cette activité, selon le journal, l’argent quitterait la banque de Wirecard détenue en Allemagne, «montrerait son visage au bilan d’une filiale dormante à Hong Kong, partirait pour s’asseoir momentanément dans les livres d’un« client »externe», puis voyagerait retour aux opérations de Wirecard en Inde pour être comptabilisé en tant que revenu.

Plus récemment, Wirecard a déclaré qu’environ 2,1 milliards de dollars de soldes de compte qui ne peuvent pas être retracés « n’existent pas ».

L’histoire a encore des jambes, bien sûr, car ces dernières semaines, la banque centrale des Philippines a déclaré qu’il n’y avait aucun signe que les 2,1 milliards de dollars avaient été déposés en premier lieu. Les banques citées – BDO Unibank Inc. et BPI – avaient été utilisées pour « induire en erreur » les enquêteurs, selon la banque centrale.

Ailleurs, comme l’a noté le New York Times, le fournisseur de recherche indépendant The Analyst, basé à Londres (et où le partenaire fondateur Mark Hiley a qualifié Wirecard de « château de cartes ») a soulevé des questions sur les acquisitions Wirecard d’acquéreurs marchands et sur la performance financière de ces acquisitions.

« Lorsque vous avez examiné les documents financiers des entreprises locales, vous avez pu constater qu’il s’agissait de très petites entreprises, avec des revenus très faibles et une rentabilité limitée », a déclaré Hiley, cité dans le Times. « Nous étions inquiets: pourquoi payaient-ils autant d’argent pour ces petites entreprises à peine rentables? »

Et maintenant, Wirecard a déposé un dossier d’insolvabilité en partie en raison du «surendettement», les prêts d’une valeur cumulée de 1,3 milliard d’euros (1,46 milliard de dollars) venant à échéance le 1er juillet.

À certains égards, au moins dans cette histoire de deux montées et descentes spectaculaires s’étalant sur 2000 et 2020, l’histoire ne s’est peut-être pas répétée, mais elle a certainement des échos familiers.

Même s’ils ne riment pas.

Risque de réputation. Définition, illustration à travers les affaires NIKE, 1990-2000, 2020

Dans notre ouvrage « La Fonction Risk Manager. Organisation, Méthodes et Positionnement », Editions Gereso, 2019, Nicolas Dufour et moi-même reprenons la définition de Rayner (2003). Il définit le risque de réputation comme « toute action, évènement ou circonstance qui pourrait avoir un impact positif ou négatif sur la réputation d’un organisme…ou encore… comme un ensemble de perceptions et opinions présentes ou passées sur un organisme, nichées dans la conscience des parties prenantes. »

Contrefaçons, rumeurs, guerre économique, diffamation…sont autant de vecteurs de risques que l’entreprise devra contrôler afin de maîtriser son image. Les risques associés à l’image ou à la réputation de l’entreprise ne sont pas dédiés aux grandes entreprises. Ils sont également un enjeu pour chaque PME-PMI, ETI.

Nous l’illustrons à travers « l’affaire Nike (1990-2000) ».

Vous trouverez ci-dessous un extrait des faits reprochés à Nike et qui ont affecté sa réputation (p.39).

« En résumé, Nike a opté pour une stratégie basée sur une forte capacité d’innovation, un marketing agressif mettant en scène des superstars du monde sportif… Cette stratégie a relativement bien fonctionné, jusqu’à ce qu’elle fasse l’objet de critiques véhémentes par des activistes, dénonçant les pratiques des sous-traitants, considérées comme non conformes à l’éthique communément acceptée dans les pays développés. Au nombre des pratiques dénoncées, figuraient en bonne place le non-respect de certaines conventions internationales portant, entre autres, sur la liberté syndicale, les conditions de travail, le travail forcé, le travail des enfants et les questions salariales…

Puis un article écrit par O.Cimelière, Directeur-adjoint ESJ Entreprise sur la nouvelle tourmente qui affecte de nouveau la réputation de l’entreprise.  

« Dr Jekyll & Mr Nike : De la nécessité impérative d’avoir une communication RSE alignée pour sa réputation

Très active durant les mouvements de protestation liés à #BlackLivesMatter, la marque Nike se retrouve actuellement confrontée à des mises en accusations graves de la part d’une ONG australienne et du député européen Raphaël Glucksmann. L’entreprise s’approvisionnerait auprès d’usines chinoises où la minorité ouïghoure est réduite en esclavage. Jusqu’où tolérer un grand écart réputationnel sans s’égarer dans le « woke washing » ? Analyse.

Il s’intitule sobrement « You can’t stop us ». En 1 minute 30, le dernier film publicitaire de Nike magnifie le monde du sport dont les événements et les compétitions ont dû être annulés ou reportés durant la pandémie du coronavirus. Depuis fin juillet, ce vibrant appel à la résilience et à la volonté a été visionné 50 millions de fois à ce jour sur YouTube. La marque au swosh est familière de ces messages engagés et puissants qu’elle égrène au fil des mois. En mai dernier, c’était le spot « « We are never too far down to come back » qui invitait au relèvement après d’éprouvantes semaines de confinement en jouant avec l’allégorie de grands sportifs mythiques ayant vécu l’échec avant de retrouver le sommet. Sur YouTube, plus 1,1 millions de personnes ont plébiscité le film.

Il est pourtant un sujet actuel où Nike est étonnamment aux abonnés absents malgré les likes qui s’empilent en sa défaveur et les messages d’exhortation qui circulent sur les réseaux sociaux et dans des pétitions en ligne : le travail forcé des Ouïghours dans des usines chinoises manufacturant des produits textile pour la marque. Peut-on sincèrement être #BlackLivesMatter et fermer les yeux par ailleurs sur des atteintes fondamentales aux Droits de l’Homme ?

Nike, esclavagiste par procuration ?

L’épineux dossier des Ouïghours éclate début mars 2020 avec les révélations d’un rapport très fouillé de l’ONG australienne, Australian Strategic Policy Institute (ASPI). Dans celui-ci, il est question de la déportation de plus de 80 000 Ouïghours, une population turcophone et majoritairement musulmane vivant dans la région chinoise du Xinjiang. Depuis des années, celle-ci est persécutée par le régime central de Pékin qui entend dissoudre la culture ouïghoure en internant des millions de personnes dans des camps de rééducation (lire à ce sujet les articles conseillés en bas de l’article). Or, dans ces camps, l’ONG explique qu’entre 2017 et 2019, 80 000 d’entre elles ont été transférées de force pour travailler dans des usines chinoises (1) « appartenant aux chaînes d’approvisionnement de 83 marques connues mondialement dans la technologie, le textile et l’automobile. Des usines recourent au travail forcé des Ouïghours dans le cadre d’un mécanisme de transfert encadré par l’Etat (chinois), ce qui entache des chaînes de production à l’échelle mondiale ».

Nike n’est certes pas la seule marque emblématique pointée du doigt. A ses côtés, on retrouve d’autres noms illustres comme Apple, Samsung, BMW, Adidas ou encore Lacoste. En revanche, elle est sûrement celle qui interpelle le plus du fait de son activisme sociétal prononcé aux Etats-Unis et ailleurs. Souvent prompte à dénoncer la ségrégation raciale et à soutenir des sportifs engagés comme Colin Kaepernick ou Megan Rapinoe, Nike se veut une entreprise à raison d’être assumée et incarnée. Dans son rapport, l’ONG australienne s’appesantit toutefois particulièrement sur l’usine de Quingdao Taekwang Shoes qui fait travailler de force 600 ouvrières et qui est un établissement important pour Nike (2) : « Il s’agit pour la majorité de femmes ouïghoures des préfectures du Hotan et du Kashgar, considérées par le gouvernement chinois comme ‘arriérées’ et ‘contaminées par l’extrémisme religieux’. A l’usine, les ouvrières ouïghoures fabriquent des chaussures Nike pendant la journée. Le soir, elles sont obligées de suivre des cours où elles étudient le mandarin, chantent l’hymne national chinois et reçoivent des leçons d’éducation patriotique ».

Nike, do you hear us ?

La mise en cause de l’ONG n’a pourtant pas vraiment fait bouger l’entreprise. A la suite de la publication du rapport, Nike se retranche d’abord derrière le communiqué officiel du syndicat de branche « Retail Industry Leaders Association » qui précise notamment que des actions vont être engagées mais que ce problème ne peut être résolu par le seul truchement des entreprises et requiert une implication plus poussée du gouvernement américain (3).

Fin juin 2020, c’est le député européen Raphaël Glucksmann qui décide de remettre la pression sur le sujet. Depuis ses comptes Twitter et Instagram, il hèle publiquement Nike mais aussi Adidas et Lacoste à propos des conditions inhumaines que subissent les Ouïghours dans les usines chinoises qui fabriquent pour leur compte. Assez rapidement, Adidas et Lacoste reçoivent l’élu européen et prennent des engagements clairs pour changer les prestataires de leur chaîne d’approvisionnement et de production. En revanche, Nike fait la sourde oreille aux requêtes du philosophe qui tweete (4) : « Nike n’a pas répondu à nos demandes précises. Ce rejet de la transparence souligne l’importance cruciale de notre combat au Parlement pour une législation européenne sur le devoir de vigilance des entreprises. Là où le volontariat ne suffit pas, il faut imposer par la loi ». Et les internautes d’essayer de lancer un boycott de la marque récalcitrante.

Un démenti ambivalent

Courant juillet, Nike se décide enfin à sortir du bois avec un communiqué diffusé sur le site Web corporate. La marque au swosh réfute les assertions contenues dans le rapport de l’ASPI qu’elle qualifie d’inexactes. Elle explique ensuite que l’entreprise est particulièrement pointilleuse en matière de respect des Droits humains et qu’elle s’efforce de faire appliquer son Code de Conduite à ses partenaires et fournisseurs. Concernant l’usine de Qingdao Taekwang Shoes plus particulièrement vilipendée, elle précise qu’après avoir été alertée en 2019, elle a enjoint l’établissement à arrêter d’employer des ouvriers ouïghours en provenance de la région autonome du Xinjiang (5) et que les effectifs actuels n’en comptent plus.

Le plaidoyer ne semble pas convaincre tout le monde, à commencer par Gordon G. Chang, un auteur et éditorialiste américain. Il fait notamment référence à un reportage publié en Février 2020 par The Washington Post. Le journaliste y raconte qu’il a vu des ouvriers ouïghours travailler et être effrayés de parler à des interlocuteurs étrangers dans l’usine de Taekwang, par ailleurs fournisseur de Nike depuis 30 ans à raison de 8 millions de paires de chaussures de sport produites annuellement (6). Un témoignage qui vient donc quelque peu contredire les allégations de Nike dans son communiqué.

Schéma extrait du rapport de l’ASPI

Risque de résurgence d’un passé embarrassant

Avec la controverse sur le travail forcé des Ouïghours, la marque sportive joue avec le feu en termes de réputation. C’est en effet loin d’être la première fois que celle-ci se voit morigéner pour laisser perdurer des dérives dans les usines de ses fournisseurs (Nike ne possédant pas de sites de production en propre). Déjà dans les années 70, la marque avait été blâmée pour recourir à des ateliers de misère (les tristement connus « sweatshops ») en Chine, à Taïwan et en Corée du Sud. Des accusations qui sont réitérées en 1991 par des activistes qui dénoncent des dérives similaires en Indonésie. Un film intitulé « Behind the swosh » est même consacré au sujet. Rebelote en 1996 avec le magazine Life qui publie en particulier une photo qui va faire mondialement sensation (et réaction !). Celle-ci montre un enfant de 12 ans en train de coudre un ballon de football estampillé Nike.

C’est en 1998 que Nike commence à prendre la mesure du problème d’image qui ternit grandement la réputation de l’entreprise et de ses produits. Phil Knight, fondateur de Nike et PDG jusqu’en 2006, finit par admettre que sa société doit prendre sa part de responsabilité d’autant que l’opinion publique s’émeut ouvertement (7) : « Le produit Nike est devenu synonyme de salaires d’esclave, de travail forcé sans limite et d’abus arbitraires ». Malgré des actions concrètes réalisées sur le terrain, Nike éprouve des difficultés à se défaire de cette encombrante réputation d’entreprise méchante.

Une réputation entretenue de surcroît par les organisations activistes particulièrement suspicieuses et à l’affût du moindre dérapage. Lequel intervient à nouveau en 2006 à l’ouverture de la Coupe du Monde de football où de nouvelles photos d’enfants pakistanais cousant des ballons sont dévoilées. L’électrochoc est cette fois sévère. Nike rompt son contrat avec le fabricant en cause et rappelle les ballons pour un coût de 100 millions de dollars (8).

© Marie DORIGNY

Nike prend le taureau par les cornes

Depuis ces déboires, Nike a démontré un engagement nettement plus solide sur les questions de responsabilité sociétale. En 2013, la société va même prendre une décision radicale qui ne fut pas sans aller avec quelques débats houleux et réticents en interne avec les responsables des achats. À la suite des alertes répétées de Hannah Jones, vice-présidente de Nike en charge du développement durable et de l’innovation, sur les conditions de travail régnant au Bangladesh, Nike met un terme aux contrats passés avec plusieurs fournisseurs. Quelques semaines plus tard (le 24 avril 2013 précisément), une grande usine de confection, le Rana Plaza, s’écroule et tue 1135 personnes travaillant pour des marques de textile occidentales à des salaires miséreux et avec un niveau de sécurité inexistant. Nike ne fera pas partie des sociétés alors épinglées par les ONG et les médias.

L’affaire du travail forcé des Ouïghours remet le projecteur sur cet incessant pas-de-deux qui tiraille en permanence nombre d’entreprises occidentales et auquel Nike n’échappe pas. Si la question de l’éthique et de la responsabilité sociétale a concrètement avancé (mais il reste du chemin), il n’en demeure pas moins que les discussions demeurent âpres en interne pour parvenir à concilier la maîtrise des coûts de production et la décence des conditions de travail dans les pays où la main d’œuvre est moins chère. En réagissant bien tardivement dans la foulée de sa mise en cause sur le sujet des Ouïghours, Nike met en péril une réputation longtemps mise à mal puis rebâtie à force d’opiniâtreté et de concrétude.

Le cas d’école Boohoo en Grande-Bretagne

Pour s’en convaincre, il suffit de se référer aux récents avatars de Boohoo. Cette marque britannique de commerce en ligne de produits textiles se veut un parangon en matière d’éthique, de conformité, de transparence envers ses salariés mais aussi de production locale (c’est-à-dire au Royaume-Uni). Pourtant, en juillet 2020, une enquête du Sunday Times jette un gros pavé dans la mare. Le journaliste s’est infiltré dans l’atelier de confection d’un sous-traitant basé à Leicester où il met en lumière les conditions de travail déplorables des ouvriers. Depuis les révélations du Sunday Times, l’action qui a valu jusqu’à 4,15 livres à mi-juin 2020, a dévissé jusqu’à 2,10 livres à la mi-juillet (9). Banques, analystes et investisseurs regimbent désormais à accorder des lignes de crédit jugées non responsables pour une entreprise qui ne joint pas vraiment la parole aux actes.

La dichotomie entre impératifs de rentabilité et de compétitivité et exigences RSE va sans nul doute encore peser sur les stratégies de communication et de responsabilité sociale et environnementale. Il est fort à parier que d’autres entreprises à l’instar de Nike ou Boohoo, se feront encore pincer pour ce grand écart réputationnel. Il n’en demeure pas moins qu’il est fortement souhaitable de voir la dimension RSE s’imposer en lieu et place de la marge financière à tout prix. Ne pas le faire, c’est s’exposer à des violents retours de bâton où la réputation est ternie et non sans un certain impact sur les ventes mais aussi sur la durabilité des emplois. La route est longue mais elle vaut le coup. Entre Dr Jekyll et Mr Nike, il faudra trancher ! »

Source

– (1) – « Apple, Volkswagen, Nike associés au travail forcé de la minorité ouïghour en Chine » – Les Echos – 2 mars 2020
– (2) – « Chine : les Ouïghours transférés en masse pour travailler dans des usines fournissant Apple, Nike ou Sony » – TV5 Monde – 2 mars 2020
– (3) – Communiqué officiel de la Retail Industry Leaders Association – 10 mars 2020
– (4) – Reuben Attia – « Nike : pourquoi des internautes appellent-ils au boycott de la marque ? » – GQ Magazine – 10 juillet 2020
– (5) – Communiqué officiel de Nike – 21 juillet 2020 –
– (6) – Jilil Kashgari & Joshua Lipes – « Nike Says China-based Supplier Sent All Uyghur Workers Home Amid Forced Labor Allegations » – Radio Free Asia – 21 juillet 2020
– (7) – « Nike and child labour – how it went from laggard to leader » – Mallen Baker – 29 février 2016
– (8) – Ibid.
– (9) – Isabelle Couet – « L’affaire Boohoo, un cas d’école pour l’investissement responsable » – Les Echos – 22 juillet 2020

Pour en savoir plus sur le drame des Ouïghours

– Richard Artz – « Persécution de la minorité ouïghoure: Pékin dément et poursuit ses méthodes » – Slate – 11 août 2020
– Robin Tutinges – « Camps, arrestations, répression: cinq Ouïghours témoignent » – Slate – 19 juillet 2020
– Joshua Keating – « La Chine montre la voie de l’épuration ethnique en toute impunité » – Slate – 26 novembre 2019

Préjudice écologique et responsabilité environnementale, quelle responsabilité pour l’entreprise ?

Pour continuer sur les risques environnementaux des entreprises.
Pollution de l’air ou de l’eau, dépollution d’un site… Les atteintes à l’environnement sont de plus en plus présentes.

Trop souvent sous-estimés, complexes, longs et onéreux à réparer…

Face au risque écologique, quelle responsabilité pour l’entreprise et ses dirigeants ?

En pleine actualité Lafarge – pollution de la Seine – (voir article de la semaine dernière), je vous propose pour en savoir plus sur le risque environnemental un podcast éclairant.
Ecoutez sur ce sujet le Responsable des risques environnementaux de Chubb.  

Ecouter le podcast

chubb.com

Risque EnVIRONNEMENTAL. DEFINITION. ILLUSTRATION : LAFARGE

Pourquoi le risque devient-il une variable centrale de la réflexion organisationnelle des entreprises ?

Il le devient sous l’effet de cinq facteurs.

Le premier est l’élargissement du domaine de la gestion des risques Au début des années 1990, de nouveaux risques voient le jour : les changements technologiques dans le système d’informations font partie des premiers cités par les entreprises. Des qualificatifs viennent préciser la nature du risque : aux risques traditionnels (incendie, inondation…) s’ajoutent le risque éthique, le risque environnemental.

Encadré 3 – Le risque éthique  

L’éthique peut être définie comme la mise en pratique quotidienne des valeurs de l’entreprise et plus largement le respect des valeurs humaines et sociétales. Elle a pris de plus en plus de place dans les cursus universitaires comme dans le discours des hommes politiques et des entrepreneurs qui la déclinent en : (1) développement durable en matière d’environnement ; le risque éthique est alors proche du risque environnemental ; (2) gouvernance ; il s’agit alors de respect des engagements pris, de transparence et ouverture aux besoins de l’environnement dans lequel opère l’organisation, de prise en compte des parties prenantes (actionnaires et autres)[1]. Ainsi le niveau éthique d’une entreprise sera celui de ses dirigeants et de ses salariés, se traduisant par une pratique commune et cohérente avec les valeurs affichées.

En pratique, cette considération se traduit notamment par la capacité de la gestion des risques à amener le débat sur des risques sous-estimés : le risque de corruption, de conflits d’intérêt, le risque de fraude interne, le risque de blanchiment des capitaux, le risque de dérive des prestations externalisées, le curseur que l’entreprise doit mettre sur sa sécurité au travail.

Source : extrait La Fonction Risk Manager. Organisation, Méthodes et Positionnement ; p. 30 ; Aubry C et Dufour N.

C’est à ce risque que l’entreprise Lafarge est aujourd’hui confrontée.

Ouverture d’une enquête après une « suspicion de pollution » de la Seine par Lafarge

Europe 1 révèle que l’entreprise a laissé s’écouler des boues polluées au ciment et au plastique dans la Seine. Pour l’Association agréée de pêche et de protection du milieu aquatique, cette pollution est volontaire. La Mairie de Paris a annoncé qu’elle allait porter plainte.

Le parquet de Paris a annoncé l’ouverture d’une enquête à l’encontre du cimentier français Lafarge, pour « suspicion de pollution de la Seine par une entreprise de travaux publics ».L’industriel a laissé s’écouler dans la Seine, en plein Paris, des boues polluées au ciment et au plastique : un « incident » reconnu par l’entreprise, qui toutefois nie le caractère volontaire de cette pollution dénoncé par une association, rapporte Europe 1 mardi 1er septembre.

La Mairie de Paris a annoncé qu’elle allait porter plainte contre Lafarge. « C’est un véritable scandale écologique, alors que nous travaillons avec nos partenaires depuis de nombreuses années pour améliorer la qualité du fleuve. La Ville de Paris va saisir le procureur de la République pour ces faits graves qui portent atteinte à notre environnement », a réagi Anne Hidalgo, la maire de Paris, sur Twitter.

Près du ministère de l’économie, dans le 12e arrondissement de la capitale, le cimentier Lafarge dispose d’un entrepôt sur les quais de Seine. Sur une vidéo publiée par Europe 1, on voit un camion à béton vider sa cuve dans une autre cuve sur le quai, mais celle-ci est percée et laisse s’écouler une eau blanchâtre dans le fleuve parisien. Selon la radio, ce qui s’échappe est « un mélange liquide de particules de ciment et de tiges en plastique ».

« Clairement, c’est volontaire. Dans ces cuves, ce sont toutes les eaux et les restes de béton fabriqué dans la journée qui reviennent dans les camions en fin de journée, dénonce à Europe 1 Jacques Lemoine, agent de développement de l’Association agréée de pêche et de protection du milieu aquatique (AAPPMA). Ensuite, la société est censée traiter ses déchets. »

Lafarge plaide l’erreur

L’Office français de la biodiversité, une agence de l’Etat, a porté plainte pour cette pollution environnementale, assure la radio, et des constats ont été effectués par la police, qui a transmis l’affaire à la justice. Lafarge déplore auprès d’Europe 1 « un incident tout à fait exceptionnel et indépendant de sa volonté » et se dit « victime d’une détérioration manifestement délibérée d’une plaque d’étanchéité qui a entraîné un écoulement temporaire d’eau recyclée dans la Seine ». L’entreprise compte également porter plainte.

Mais pour l’AAPPMA, cette pratique est ancienne ; ses membres ne croient pas à la non-implication de l’entreprise, récemment fusionnée avec le suisse Holcim, devenue LafargeHolcim. Pour l’AAPPMA, cette pollution « étouffe les poissons et pollue les algues ».

En mars 2020, une filiale du groupe Vinci avait été condamnée à 90 000 euros d’amende – dont 40 000 avec sursis – pour avoir déversé, « de manière accidentelle »« de l’eau grise chargée de sable et de traces de ciment désactivé » dans la Seine, en aval de Paris. L’entreprise avait été condamnée dans le cadre d’une procédure de « comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité ».

Le Monde


[1] Selon Freeman (1984), une partie prenante désigne un groupe ou un individu qui peut affecter ou est affecté par la réalisation des objectifs de l’organisation.